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"Les "chimères" qui ne reçoivent plus d’argent du palais national ni des ministères, se sont ouvertement reconverties dans la criminalité de droit commun.
En Haïti, le problème du désarmement des milices reste entier

17 avril 2004           

"On estime à environ 25 000 le nombre de personnes détenant des armes illégalement", calcule Jacques Juvigny, un jeune sociologue haïtien recruté par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) pour mener à bien un projet pilote de désarmement.

Tout le monde le répète : la "stabilisation" et la démocratisation en Haïti passent par le désarmement de la population. A part une poignée d’opérations symboliques au cours desquelles des chefs de gangs ont remis quelques armes souvent hors d’usage, le problème reste entier, alors que la force internationale s’apprête à laisser la place aux casques bleus onusiens.

"Pour que le désarmement soit durable, il faut qu’il soit accompagné d’une action communautaire de réinsertion", soutient Jacques Juvigny. "Pour beaucoup de jeunes, les armes sont devenues des moyens de survie. Il ne suffit pas de leur enlever, car ils peuvent facilement s’en procurer", ajoute-t-il.

PROJET PILOTE

Inspiré d’expériences réalisées en Afrique, le PNUD a choisi le quartier populaire de Carrefour-Feuilles, à Port-au-Prince, pour son projet pilote. Depuis plus d’un an, un travail d’approche a été engagé pour gagner la confiance de la population de ce quartier. De jeunes "promoteurs pour la paix" ont été sélectionnés dans chacune des vingt-cinq zones du quartier. "Au début, une partie de la population était réticente, ne comprenant pas qu’on organise un programme en faveur des délinquants", raconte Jacques Juvigny. Les animateurs ont organisé des tournois de football et des concours artistiques pour expliquer leur projet de réinsertion.

De premiers résultats sont enregistrés. "Dans le secteur de Savane Pistache, l’un des plus durs, des jeunes ont remis leurs armes aux notables du quartier", se félicite M. Juvigny. Doté d’un budget initial de 400 000 dollars, ce projet pilote "Désarmement, démobilisation, Réinsertion" (DDR) n’a pas fait l’objet de publicité. "Le bouche-à-oreille fonctionne. Nous avons été contactés par des membres de gangs d’autres quartiers, par d’anciens policiers et même par des enfants des Cayes et de Petit-Gôave -deux villes de province-", raconte l’animateur du projet DDR. "Les armes sont chaudes. Ils veulent s’en débarrasser car la rumeur circule que les forces internationales vont être plus agressives. Certains nous demandent de l’argent, d’autres une moto en échange de leur arme".

MARCHÉ INFORMEL

Selon plusieurs informateurs, un marché d’armes informel s’est ouvert aux Cayes, dans le Sud-Ouest d’Haïti. Des Jamaïcains viennent y acheter à bon prix des revolvers mais aussi des armes automatiques, comme les T65 prisées des chefs de gangs. Le PNUD a établi une typologie des groupes armés distinguant neuf catégories, depuis les zenglendos (bandits) jusqu’aux milices d’autodéfense créées dans les quartiers bourgeois. Leur arsenal va des armes créoles, de fabrication artisanale, jusqu’aux mitrailleuses et aux grenades en possession des rebelles du Front du Nord.

"Le nombre d’armes en circulation a brutalement augmenté à partir de 2000 -l’année du retour de Jean-Bertrand Aristide à la présidence-. Des témoignages concordants font état de distribution d’armes par les chefs des OP (Organisations populaires), surtout après le lancement du mot d’ordre "Zéro tolérance". Les OP, constituées en brigades de vigilance, sont passées des machettes et des armes créoles aux pistolets et aux armes automatiques. De la défense du quartier, beaucoup ont glissé dans la criminalité, utilisant leur arme comme moyen de survie", explique Jacques Juvigny.

Jean-Michel Caroit