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"LE MONDE" -- Démission volontaire face à une situation intenable ou "coup d’Etat moderne" fomenté par les Etats-Unis, avec "la complicité de la France", comme l’affirme Jean-Bertrand Aristide depuis son exil centre-africain ? La controverse internationale sur les circonstances exactes du départ du président haïtien n’est pas près de s’arrêter.
Plusieurs milliers de ses partisans ont manifesté, vendredi 5 mars au centre de Port-au-Prince, pour exiger son retour. Venus des bidonvilles de Cité-Soleil, de La Saline et de Bel Air, ils scandaient : "Qu’on le veuille ou non, il faut qu’il revienne". "Bush terroriste", criait aussi la foule devant l’ambassade des Etats-Unis protégée par les marines.
Les versions de plusieurs protagonistes et témoins du départ, dont certains proches collaborateurs de l’ancien président, confirment qu’il a pris la décision à la suite de fortes pressions internationales. "Si ce soir, c’est ma démission qui peut empêcher un bain de sang, j’accepte de partir avec l’espoir qu’il y aura la vie et non la mort", écrit-il dans la lettre qu’il a signée juste avant de quitter Haïti, le dimanche 29 février à l’aube. Outre la progression des rebelles du Front du Nord l’élément décisif a sans doute été le retrait de la compagnie américaine Steele Foundation, chargée de sa garde rapprochée.
"L’affaire a probablement été réglée par un coup de téléphone de Washington à San Francisco -où se trouve le siège de Steele-", suppute un diplomate. Il y a quelques semaines, le président Aristide avait demandé des renforts à la Steele, qui lui avaient été refusés. L’ambassadeur des Etats-Unis, James Foley, avait dit au responsable de cette garde prétorienne de 25 vétérans des forces spéciales américaines que les marines ne viendraient pas à leur secours s’ils étaient débordés par les rebelles.
CARGAISON D’ARMES
Plusieurs indices indiquent que M. Aristide souhaitait résister mais n’en a pas eu les moyens. Une cargaison d’armes commandée en Afrique du Sud est arrivée trop tard, après son départ. Durant la semaine qui a précédé sa chute, les "chimères", les bandes armées de partisans du président, ont semé la terreur à Port-au-Prince, tandis qu’il appelait la communauté internationale à intervenir devant les caméras de CNN.
Le président haïtien espérait que l’intervention de forces internationales désarmerait ses opposants et lui permettrait de rester au pouvoir, conformément au plan présenté par la Communauté des pays des Caraïbes (Caricom). Mais il était déjà trop tard. Trois jours après que la France eut demandé la démission de M. Aristide, les Etats-Unis lui imputèrent à leur tour la responsabilité de la crise. Son sort était désormais scellé.
Samedi 28 février, à 19 h 30, l’ambassadeur Foley arrive à la Villa d’accueil, siège des bureaux du premier ministre Yvon Neptune. Fait inhabituel, un marine l’accompagne jusqu’à la porte de M. Neptune. L’entretien dure plus d’une heure. Le chef du gouvernement en ressort l’air très préoccupé. A ses collaborateurs, qui sont à la recherche d’essence, il lâche que "l’affaire est très grave". Un peu plus de deux heures plus tard, à 23 heures, il reçoit un appel de Jean-Bertrand Aristide lui demandant de le rejoindre d’urgence à sa résidence de Tabarre, dans la banlieue de Port-au-Prince.
Dans un salon, il y retrouve le ministre des finances, Gustave Faubert, la directrice de la Fondation Aristide, Mirlande Lubérice, et quelques autres proches. Durant plusieurs heures, ils ne verront pas le président et son épouse Mildred, qui sont à l’étage en train de préparer leurs affaires et d’appeler leurs amis lobbyistes aux Etats-Unis. Lorsque M. Aristide apparaît enfin, vers 3 heures du matin dimanche, il leur annonce que tout est fini et qu’un avion l’attend.
Peu après 4 heures, Luis Moreno, le numéro deux de l’ambassade des Etats-Unis, arrive avec six agents spéciaux du service de protection diplomatique. M. Moreno connaît bien Haïti, où il a été en poste il y a dix ans, lorsque les troupes américaines ont ramené M. Aristide au palais présidentiel, et les dossiers de la drogue, dont on dit qu’ils ont été utilisés pour faire pression sur le président haïtien, mis en cause par Beaudoin Jacques Kétant, un gros bonnet sous les verrous à Miami.
Haïti est devenue une plaque tournante du narcotrafic. Les rumeurs impliquent des autorités locales à tous les niveaux. La fortune accumulée par M. Aristide restant inexpliquée, les supputations vont bon train. Comme pour le général Manuel Noriega au Panama, les Américains détiendraient-ils des éléments compromettants ?
"Lorsque nous sommes arrivés, les bagages étaient prêts. J’ai dit "Vous savez pourquoi nous sommes ici". Aristide a répondu "Oui, bien sûr"", a raconté Luis Moreno à deux journalistes du Chicago Tribune et du Washington Post. Le diplomate a demandé à M. Aristide si sa lettre de démission était prête. "Vous avez ma parole", a-t-il répondu. Le couple présidentiel a pris place à bord d’un gros 4x4 de l’ambassade tandis que Luis Moreno et les agents s’engouffraient dans un autre. Il fait encore nuit lorsqu’ils arrivent sur le tarmac de l’aéroport, proche de la résidence présidentielle.
Informé de la prochaine arrivée de l’avion affrété par le gouvernement américain, M. Moreno se dirige vers le véhicule où se trouve le président Aristide. Il lui remet sa lettre de démission, rédigée en créole. "Je lui ai serré la main et il est parti." L’avion blanc a décollé vers 6 h 15. M. Aristide ne connaissait pas sa destination. D’après l’un de ses collaborateurs, on lui avait dit que ce serait l’Afrique du Sud. Selon le diplomate américain, les échanges ont été courtois. "Il n’y a eu ni menace, ni pression physique d’aucune sorte. Il ne s’agit certainement pas d’un coup."
"Dans la nuit du 28 au 29, j’ai très bien dormi", se rappelle l’ambassadeur de France Thierry Burkard. Il affirme qu’il n’a eu connaissance du départ de Jean-Bertrand Aristide que vers 6 heures du matin, par un appel du responsable de la Croix-Rouge lui annonçant l’annulation d’un convoi.
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