Publié le 1er octobre 2004

Information sur les technologies traditionnelles en Haïti

Problématique

Depuis le premier séminaire régional de Nouakchott sur la Lutte Contre la Désertification, tenu en 1984 sous l'égide du CILLS et du Club de Sahel, jusqu'à la ratification par Haïti de de la Convention de Lutte Contre la Désertification, en septembre 1996, des stratégies régionales sur la LCD n'ont cessé d'évoluer et d'être adoptées par les Pays Parties Touchées en fonction de leur spécificité.

Les pays du Sahel qui s'étaient engagés dans la voie d'une politique agraire non structurelle, ont changé d'orientation pour adopter une approche globale aux problèmes de développement rural et de désertification.

Cette politique était reposée sur la recherche de l'autosuffisance alimentaire, la conservation des équilibres socio-écologiques et l'implication des populations dans les politiques de développement rural et les politiques de Lutte contre la sécheresse et la désertification. Celles-ci mettant notamment l'accent sur la préservation du capital foncier et écologique et la réhabilitation de son potentiel productif dans un processus global de développement axé sur l'aménagement du territoire.

1.   Contexte

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Dans le contexte d'Haïti où sévissent, dans certaines zones, des sécheresses endémiques, malgré son adhésion aux Conventions Internationales, particulièrement à la CCD, aucune approche globale de lutte contre la désertification n'a été encore définie.

Les systèmes de production traditionnels sont dépassés mais demeurent pourtant prédominants dans le mode d'accès à la terre.

Il est certain que des efforts importants ont été faits pour les changer mais sans effets à cause du dualisme traditionnel/moderne auquel ils sont liés. De ce fait l'occupation du sol se présente sous des caractéristiques d'une amalgame de cultures et de comportements sociaux de production en opposition les unes avec les autres.

Les diverses formes de civilisations (autochtone et occidentale) ont entraîné la gestion et le façonnement ambivalent de l'espace agraire. Elles ont par conséquent provoqué une situation ambiguë dans le choix des technologies.

Ainsi, l'exploitation des ressources naturelles, au lieu de s'inscrire dans une logique économique, est soumise à plusieurs types de contraintes socio-technique et économico-culturelles juxtaposées sur un ensemble de facteurs exo-endogènes pour contribuer à la dégradation de l'équilibre naturel du milieu.

La gestion des ressources naturelles qui détermine les modes d'exploitation des différents écosystèmes d'un territoire s'incorpore dans cette contradiction. Il en resulte que toute innovation technique ou socio-économique qui dépasse le niveau d'organisation sociale traditionnelle rencontre naturellement la résistance du monde rural. Cette résistance est essentiellement liée à son mode d'organisation socio-économique en constante opposition avec celle du modernisme qu'on lui impose.

2. Les paysans haïtiens face aux changement technologiques

En général les paysans haïtiens se méfient du changement et sont réticents à l'introduction de toutes technologies dites de grande performance destinées à l'amélioration des rendements des cultures.

Dans le même temps la désarticulation du système de production traditionnel les contraint à modifier leur comportement psychosocial lié autrefois à une logique communautaire pour devenir des exploitants indépendant se livrant individuellement à leurs activités de production façonnant l'espace agraire en fonction des critères non intégrés à l'équilibre de l'environnement.

En effet la forte augmentation de la population rurale entraîne d'énormes contraintes dans l'accès aux ressources. Elle fait imploser les règles communautaires sur lesquelles reposaient la gestion des technologies traditionnelles. Ainsi le milieu écologique s'amenuise alors que pendant la période pré-coloniale, avant 1492, où la pression sur les terres était faible, ce milieu a été très riche en ressources naturelles renouvelables. La principale technologie agricole a été la jachère, une méthode qui devient matériellement impossible dans l'état actuel d'usage de la terre.

2.1.   Le poids démographique

Le facteur démographique pesant aujourd'hui lourdement dans la balance de la consommation des ressources naturelles renouvelables fut bien maîtrisé au 18è siècle.

Les difficultés d'accès aux ressources et de leur utilisation posent en Haïti de plus en plus de problèmes. Les changements intervenus dans le passage du mode de production traditionnel au mode de production moderne ont brisé les liens de solidarité dans les campagnes tout en réduisant la mobilité des populations rurales sur l'espace agraire. Ils constituent même des facteurs de renforcement de l'individualisme la base du développement d'une agriculture parcellaire associée à une monoculture d'exportation associant les modes de production traditionnel et moderne.

Cette agriculture située entre deux systèmes de production antagoniques est en tout point de vue difficile à gérer. Elle est en outre très peu rentable et compromet pour cela l'équilibre de l'écosystème. La rencontre de plusieurs civilisations sur un même espace engendre ainsi une situation difficile à gérer tant dans le choix des technologies que dans l'organisation de l'espace.

L'introduction des cultures d'exportation en Haïti dès le milieu du 16è siècle dans un contexte hybride traditionnel/moderne a eu pour effet d'entraîner un apport de main-d'œuvre de plus en plus important avec à la fois des conséquences préjudiciables sur les ressources naturelles par la pression qu'elle exerce sur celles-ci.

Elle avait plutôt une caractéristique économique qui l'accélère, un esprit de lucre qui ne favorisait pas d'investissements en capitaux, en matériel et équipement dans l'espace de production. Quand bien même que le système de production colonial entraînait l'exploitation des ressources naturelles d'Haïti et favorisait le développement du commerce maritime, l'on doit cependant retenir que l'implantation d'une économie de marché dans l'île n'eut que des effets négatifs sur la base de production dès lors que les systèmes de cultures restaient liés à la consommation extérieure et que les revenus tirés des recettes d'exportation ne furent pas redistribués dans la reconstruction d'une économie nationale.

C'est dans ce contexte qu'on peut appréhender les causes du sous développement d'Haïti.

2.2.   La fragilité écologique d'Haïti

De par sa morphologie, Haïti demeure un petit Etat insulaire donc à écosystème très fragile. Les interventions extérieures axées principalement sur l'extension des superficie cultivables, des grands aménagements hydro-agricole et sur la mécanisation des terres n'ont eu de succès que sous la colonisation française.

Par la suite, l'accès incontrôlé à la terre a engendré la prédominance d'une agriculture parcellaire de subsistance occupant l'espace de production colonial, les terres marginales des mornes.

La dispersion de ce système de production à travers les cultures de rente n'a pas favorisé le développement des technologies de pointe dans l'économie agraire d'Haïti. Les technologies traditionnelles telles l'association des cultures et l'élevage, l'agroforesterie etc., qui prédominent dans l'exploitation des ressources naturelles ne représentent aujourd'hui aucun intérêt dans la production des biens et des services.

Dans le domaine de la protection de l'environnement qu'elles auraient pu jouer un rôle important elles ne rencontrent que des obstacles insurmontables à leur application. En effet, plusieurs facteurs sont déterminants dans la précarité des technologies traditionnelles. Elles demeurent statiques pendant que l'accès à l'espace aurait dû changer de nature. Analysons par exemple les technologies traditionnelles maintenues dans les plantations de café et dans l'espace forestier en Haïti.

3. Les technologies traditionnelles maintenues dans l'espace
caféier et son déclin.

Caféier cultivé en Haïti, à 500m d'altitude

A l'époque de la colonisation l'espace caféier était considéré comme une aire de culture indépendante. Son intégration dans un cycle d'association permanente de cultures n'a débuté qu'après l'Indépendance Nationale à cause de la croissance de la population et le statut précaire des usagers de la terre.

En cette fin du 20è siècle, l'espace agraire se trouve face à une situation de dépérissement général parce que cette association n'est plus adaptée à son évolution.

La recherche de nouvelles terres pour les cultures saisonnières a entraîné la diminution de l'espace caféier et la destruction de la flore et de la faune sauvage. Par exemple une bonne plantation de café qui était normalement associée de cultures vivrières telles: des bananeraies, de l'igname, du taro, des arbres fruitiers, des espèces forestières et toute une diversité d'autres plantes comestibles et médicinales tant à disparaître par l'usage des technologies traditionnelles employées dans son utilisation.

Chaque groupe de producteur intervient avec les mêmes techniques de production basées essentiellement sur le défrichage, l'écobuage, la coupe des espèces forestières et fruitières pour gagner de l'espace et bénéficier de l'ensoleillement pour ses cultures composées principalement de légumineuses et de quelques céréales. Dans ce processus, l'espace caféier diminue et la terre s'épuise rapidement sous la pression de nouvelles plantes n'ayant en général aucun intérêt écologique pour sa régénération.

Tant que l'association du caféier avec des plantes comestibles n'a pas été une contrainte pour la productivité du sol, le caféier s'est développé normalement. Dès lors que cette association n'a pas contribué à entretenir son équilibre écologique, son rendement a commencé à diminuer à l'unité de surface. L'intérêt pour la production de café comme base de l'économie haïtienne baisse en même temps.

Le même processus s'observe dans tous les secteurs de production où la baisse de la biomasse du sol entraîne leur déclin. La régression du rôle économique de l'espace caféier a été constante et la progression du vivrier, dans cet espace, s'installe dans le mode d'exploitation de la terre, au gré de techniques agricoles rudimentaires. Etant donné la faiblesse de gestion de l'espace agraire, la normalisation du caféier et le développement du vivrier ne sont pas possibles. En absence de toute innovation technique, c'est le système tout entier qui s'effondre.

Le rapport à la terre des groupes d'exploitants les plus démunis fait aujourd'hui partie intégrante des problèmes écologiques du pays en raison du statut foncier précaire de ceux-ci, de leur importance démographique et leur pratiques agricole dépassées. Ces difficultés étaient d'une manière ou d'une autre prévisibles puisqu'elles furent suscitées pour opérer une distinction nette dans l'accès à la propriété entre l'aristocratie terrienne et la masse des paysans pauvres. Ces clivages devaient marquer les rapports entre les classes différentes.

Les paysans pauvres n'ont jamais eu jusqu'à présent aucun droit réel sur la terre. Non seulement que les systèmes de production sont dépassés, le statut foncier précaire des paysans empêche toute innovation technique dans l'espace agraire tant en agriculture, en élevage qu'en foresterie.

4. Les technologies traditionnelles maintenues dans
l'espace forestier et leur rôle dans la dégradation
des ressources naturelles en Haïti.

La plus grande partie des terres d'Haïti fut autrefois couverte de forêt. En 1940, on en estimait la couverture forestière à 30%. En 1970, elle n'en était que 10%. Aujourd'hui, les différentes estimations s'accordent autour de la fourchette allant de 1.4 à 2%. La cause de cette dégradation de l'espace forestier réside naturellement dans la destination du système forestier.

Au moment de la colonisation les formations végétales autochtones ont été remplacées par la production de bois pour: la construction, l'ameublement, la teinture, l'alimentation humaine, la construction d'usine et des ateliers de travail.

L'environnement a été façonné en relation directe avec les besoins du marché international. Les plaines étaient réservées aux plantations de canne à sucre, de coton, d'indigo, de sisal, de cocotier et de certains arbres fruitiers. Les montagnes aux plantations de café (Arabica typica) de cacao, de bois de campêche, de chênes, de pins, d'avocatier, de manguiers etc. Comme cet espace forestier dépendait d'apport de technologies pour son renouvellement, son déclin a commencé dès sa première exploitation par manque de ces technologies.

A côté des ses multiples utilisations, le bois est considéré comme principale source d'énergie pour les besoins domestiques et industriels en Haïti. Il fournit environ 90% de combustibles sous forme de bois de chauffe et de charbon. Son usage entraîne aujourd'hui de graves problèmes de dégradation des sols. Ceux-ci ont perdu leur couche arable ainsi que leurs éléments nutritifs par érosion.

La surexploitation du potentiel ligneux concerne des espaces de plus en plus importants pour répondre entre autres à la demande de plus en plus croissante en charbon de bois des villes et en particulier de la région métropolitaine de Port-au-Prince. Dans les zones de fortes pénuries en ressources ligneuses, la surexploitation se traduit par une désertification irréversible dont les conséquences dépassent largement le problème de l'approvisionnement en bois. La déforestation, ainsi que les problèmes qui en résultent, inquiètent tous les haïtiens. Car malgré cette situation, les secteurs de l'économie traditionnelles utilisent annuellement 200.000 tonnes de bois de feu pour le nettoyage à sec, la boulangerie et le fonctionnement des industries traditionnelles (moulin-guildives, huiles essentielles, four à chaux). La consommation domestique du bois de feu est estimé à 500 kg par personne et par an en milieu rural. Dans l'activité de carbonisation du bois on dénombre environ 67.000 charbonniers exerçant quotidiennement leur pression sur l'espace forestier. Les utilisateurs du charbon de bois comme combustible unique représente 62% de la population de la Métropole soit 0,44 kg par personne et par jour.

Des autres sources importantes de la biodiversité en Haïti sont en voie d'extinction. Elles ne résistent pas à l'introduction des technologies modernes dans lesquelles la participation de la population rurale a été toujours négligée. Les plantes médicinales, les plantes aromatiques et phytogénétiques, les plantes ornementales et bon nombre de ressources marines en sont ainsi touchées.

5.   Conclusion

De ce qui précède, on peut conclure que dans les domaines de production le rôle des technologies traditionnelles est plutôt négatif que positif. Elles entraînent très souvent des rapports de déséquilibres entre l'homme et le milieu, entre les ressources végétales et animales. Elles favorisent de plus la dégradation progressive de l'environnement. L'objectif qui doit être poursuivi dans le cadre de la LCD-CCD pour Haïti est la recherche de technologies alternatives tant dans le domaine de la production agro-sylvicole qu'en élevage en vue d'un développement durable dans le cadre de la restructuration du milieu socio-économique.

Dr Roger Michel

Agro-économiste et géographe aménagiste
E-mail: roger_michel@bluewin.ch

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