A un Ami

Les gens du dehors

Visa américain délivré à Berne

On t'a refusé un visa d'entrée sur le territoire des Etats-Unis pour passer quinze jours de vacances avec tes gosses et ta femme. Cela surprend à peine car, tu es quelqu'un « du dehors » qui a pris la décision de quitter ici femme et enfants pour retourner en Haïti s'investir dans l'éducation.

Passeport haïtien

L'affront que tu as subi frappe l'ensemble de la communauté haïtienne mais les gens du dedans (cette dichotomie dedans/dehors sera traitée plus loin) n'en ont pas conscience.

Avant de s'envoler pour les Etats-Unis - et n'ayant aucun doute quant à l'issue positive de la requête que tu allais soumettre - ta femme me disait, avec dans le regard le feu de l'espoir des retrouvailles : "Je sais bien qu'il a la tête prise dans ses dossiers avec les examens du bac, mais avec les enfants nous allons faire la moitié du chemin et c'est normal qu'il fasse l'autre moitié".

C'était compter sans la situation d'intolérable humiliation que subit la grande majorité de nos compatriotes dans leur propre pays lorsque, se présentant auprès de certaines ambassades pour solliciter un visa, ils sont reçus comme des gueux, obligés de s'aligner durant d'interminables heures sous un soleil de plomb, à la merci de vigiles qui extorquent et exigent des faveurs sexuelles, sans la moindre garantie qu'ils auront le précieux sésame.

Dans certains cas, une personne peut même recevoir un préavis favorable, puis au dernier moment se voir opposée un refus sans motif valable.

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Les gens du dedans

« Les gens du dedans » ne sont naturellement pas touchés dans leur chair par cette avanie et croient qu'ils ne le sont pas du tout. D'ailleurs, ils ne sont pas à un paradoxe près en parasitant sans vergogne le pays dans lequel ils vivent tout en se nourrissant de la fiction qu'ils ne sont pas concernés par ses déboires.

Les gens du dedans et ceux du dehors forment les deux couches de la strate qu'est la société haïtienne. De manière générale, on ne parle que des gens du dehors « Moun an deyò », c'est-à-dire ceux qui sont exclus des affaires du pays. Le terme gens du dedans utilisé ici par contraste est implicite dans le langage haïtien; il n'est pas exprimé.

Les gens du dehors, sur lesquels repose le train de vie de la bourgeoisie importatrice de biens de consommation, peuvent se ranger, grosso modo, en deux catégories.

La première comprend les petits commerçants, les artisans, les petits fonctionnaires, tous taxés jusqu'à la moelle et qui n'obtiennent aucune ou très peu de prestations en retour; les paysans rongés jusqu'à l'os, à qui l'on paie le kilogramme de café au prix fixé par la partie achetante, les domestiques enfin qui se tiennent à la disposition de leurs maîtres de jour comme de nuit.

La seconde comprend ceux qui, grâce à l'abnégation de leurs parents mais parfois à leur mérite propre, ont pu émerger de l'opaque nuit qui semblait leur être destinée, prendre de la hauteur et, au travers de la petite lucarne du savoir, voir. S'il leur est donné de mesurer toutes les inepties de la classe parasitaire, ils paient au prix fort cette inclusion intellectuelle car ils sont conscients des éclaboussures qui les atteignent nécessairement où qu'ils soient dès qu'une référence est faite à leur pays.

Les gens du dedans - la caste du commerce d'importation et les sbires - qu'elle place au pouvoir pour défendre ses intérêts - mettent scrupuleusement en pratique le vieil adage carpe diem et profitent donc à fond de l'instant présent (ce présent commencé deux cents ans à peine) sans trop se soucier du lendemain. Ils ont une manière bien à eux de s'isole physiquement des "rien moins que rien" (Vye moun), en se retranchant dans leurs châteaux forts sur les hauteurs dominant la ville et, intellectuellement en parlant un créole mâtiné de français qui donne l'air intelligent.

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Et, ...Qu'en est-il d'Haïti

Les statistiques les plus sérieuses s'accordent pour dire qu'il existe un pourcentage de 70% d'analphabètes en Haïti. Les gens du dedans n'ont certainement aucun intérêt de changement, car quoi de plus dangereux qu'un peuple aux yeux dessillés, capable de critiques et qui pourrait devenir coupable d'être critique ?

Si tous les citoyens jouissaient des mêmes droits, qui paierait le coût des études que font leurs enfants à l'étranger? Qu'ils aient mal au dent et un claquement de doigts fait avancer un avion qui les achemine vers la Floride - visa américain assuré - pour se faire administrer du Panadol.

Alors, que leur importe-t-il qu'on doive se boucher le nez pour passer devant les bâtiments de l'hôpital public? Ou que le pays soit ravagé par le SIDA (des estimations font mention de quelque 300 000 personnes infectées)? Haïti figure dans le peloton de tête des "pays qui ont à la fois la prévalence et la gravité de la faim les plus élevées" (FAO, L'état de l'insécurité alimentaire dans le monde 2000) juste derrière la Somalie et l'Afghanistan.

Qu'à cela ne tienne! Eux se gavent de pilules stimulant l'appétit et exhibent leur signe extérieur de richesses: un gros ventre et un gros derrière . Ils ne sont, certes, que des "Junior Partners" aux yeux de ceux pour lesquels ils exécutent de la sous-traitance mais ils s'en accommodent sans peine car, n'existe-t-il pas une multitude de gens taillables et corvéables à merci qui leur donnent l'illusion qu'ils sont puissants?

Tu vois, Ami, beaucoup se sentiront souillés lorsque l'un d'entre nous subit une vexation, mais pas la très improprement nommée "élite" haïtienne qui vit hors du temps et des réalités et qui est habitée par l'insouciance la plus coupable.

Wisler Frédéric

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