1803 : Marchons unis ! Liberté ou la Mort ! Que vive un idéal !

Cris d'une masse d'esclaves mus par les sentiments les plus nobles : quête de restitution de leur humanité, quête de restitution de leurs droits.

2003 : Vive un homme, un Messie !

Cris d'une masse affamée dans le ventre et dans la tête, d'une masse déshumanisée par une pauvreté chronique vivant exclusivement à la remorque d'un homme, la main inlassablement tendue vers ce dernier pour sa généreuse aumône; une masse inconditionnellement vouée à la cause de son sauveur.

1803 : un idéal, une utopie.
2003 : l'enchère des âmes, la "chimerizasyon".

Consécration d'un cumul d'incapacités.
Banalisation et effondrement des mythes.
La déliquescence dans tous ses états.


Un Bicentenaire lumineux de médiocrité, historique dans sa bêtise.

Boire l’indignation jusqu'à la lie.

Quel tribut à payer pour deux siècles de tâtonnements, trop souvent de désengagement et de démission ! Elle est interminable cette catharsis.

18 novembre 2003 : Forfait. J'ai fui des regards. Je me suis dérobée à la sanction de mes fils. J'ai capitulé faute d'argument. Plus rien à dire qui ne me rende ridicule - toute parole se trouvant, désormais, dénuée de sens et sonnant faux ; tous les mots, autrefois opportuns, n'ayant plus de résonance. La répugnante réalité les a dépouillés de leur essence. Au fond de moi-même, une insoutenable confusion de sentiments : une tête lourde de ses creux, un vide pesant.

Rendez-moi mon âme !

J'ai beau chercher un ancrage, l'évidence reste le non-lieu. Il n'y a pas de lieu d'ancrage.
Tant de fois, je me suis tournée vers ceux de mon entourage. Les causeries dans le milieu familial, amical ou professionnel, les débats universitaires témoignent de plus en plus d'un désappointement total. De proche en proche, se prend la décision de ne plus écouter les nouvelles et de jeter systématiquement aux orties les « globules blancs » offerts, dans un élan d'humanisme, dans certains discours. On ne croit plus à rien. Les jeunes sont à cours de repère. Ils noient leurs frustrations dans l'alcool et dans la drogue ou se trouvent atteints du syndrome de l'ailleurs. Les vieux s'en veulent d'être encore vivants pour ne se voir offrir, en lieu et place du salut d'Haïti, que l'affront et la gifle d'un 2004 dans la boue, sous les eaux. Ils estiment mériter un autre purgatoire. La désillusion gagne tous les cœurs, tous les âges et toutes les catégories sociales.

Rendez-leur leur âme !
Rendez-nous notre âme !


J'ai été, à la source, vers la terre, vers les paysans, ceux-là qui, traditionnellement - en dépit des affres d'une survie souvent sans issue - accrochés à leurs valeurs morales et, soit convaincus du bondyebon, soit motivés par une tradition de lutte sur les traces de Goman, d’Acaau ou de Péralte, parviennent à nourrir l'espoir au cœur même du désespoir.

J'ai interrogé nos paysans. Le constat : un indescriptible désarroi. Pour eux, tout motif, tout mobile se résume, désormais, en deux constantes : lajan, pouvwa. En effet, au cours d'une récente enquête, les grilles d'analyse ont révélé, que, dans le milieu rural, du moins dans les zones d'étude, tout investissement de soi, toute offre de services, de l'activité du pasteur - directeur de conscience à celle du bòkò - féticheur invétéré, le seul objectif visé était l'argent et le pouvoir. Quant au domaine politique impliquant les partis, les mandataires aux élections, les candidats, les CASECS etc. il suscitait une sorte de dénonciation collective qu'on martelait en scandant avec une malicieuse ironie et un mépris flagrant mais, paradoxalement, avec aussi un enthousiasme et une complicité à peine voilés: lajan ! pouvwa ! Très sérieusement, en dépit de nos habiles mais subtiles tentatives, en séance de travail, pour ouvrir des brèches et essayer de dégager des attentes et objectifs plus louables, rien n'en était. Lajan ! pouvwa ! devenaient un leitmotiv.

Tout semble se faire pour l'accès à l'argent et au pouvoir. Il est difficile et extrêmement douloureux de se rendre à l'évidence que, pour nombre de nos paysans, les valeurs morales se trouvent en passe d'être hypothéquées, que les forces motrices perdent de plus en plus leur sens et que, désormais, même le bondyebon est mis en « plann », au bric-à-brac ou à la morgue, au profit d'un pragmatisme entelijan (?!) d'affairiste, dans le sens créole du terme. Aujourd'hui, les plus humbles, à force d'être tentés, ne perdent plus de temps à nourrir l'espoir. Au cœur du désespoir, ils se sont mis désormais « au pas », à la mode des chemins faciles. Lajan ! pouvwa ! Un point, c'est tout.

Qu'a-t-on fait à nos travailleurs de la terre ?
Rendez-leur leur âme !


Partout, le désenchantement et l'amertume.
Un extincteur d'étoiles a laissé traces.

La "chance qui passe" est déjà passée. Le moment de "nager pour sortir" est révolu. Rien que des contre-courants. Les eaux sont en furie et l'avalanche draine tous les espoirs vers la mer.

En dépit de ce désastre, un " vent de janvier " prometteur de "glorieuses" a soufflé au mois de novembre. 14 novembre : Marchons unis ! Marchons unis ! En avant pour un contrat social et l'avènement d'une vraie Nation Haïtienne ! En avant pour la Geste du Troisième Centenaire! Mais l'adversité s'est entêtée. Des vents contraires ont encore charrié des scories. Non au contrat social ! Oui à la chimerizasyon !

Quo vadis, chimè si tu ne construis pas avec nous, tes frères, la Nouvelle Haiti ?

Quel est ton projet ? Quel est ton destin ? Que dit ton contrat social à toi ? La survie pour cinq ans ? Et après ? Quel sera ton sort après les lendemains de fête ? Rappelle-toi le mot du prophète, de ton pwofèt : Apre bal tambou lou !

Qu'on te rende ton âme !

18 novembre 2003 : Il a plu sur Vertières. Les Pères de la Patrie ont, à nouveau, crié au désastre. Une fois de plus, ils ont craché leur colère à nos visages, ils ont vomi sur nous leurs frustrations et leur révolte. Ils continuent de nous maudire !

18 novembre 2003 : " Pour le pays, pour la Patrie !..."
A l'écoute de ce " haut chant ", de cet hymne sublime, en lieu et place de cette ferveur patriotique presque incandescente qui, toujours, se saisit de moi, le seul sentiment qui, cette fois, m'a animée, permettez que je l'avoue, c'est une lâche envie de fuir l'espace et le temps, de fuir mon être et de m'échapper de moi-même.

Rendez- moi mon âme !
Rendez-moi ma fierté !
Rendez-moi ma Patrie !
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