L’alimentation salutaire : une évidence problématique

5. Du paradoxe de l’homnivore à la gastro-anomie

Manger n’est jamais un acte anodin et est toujours porteur d’ambivalence. L’espace de contraintes/libertés où coexistent l’obligation de puiser les nutriments nécessaires à plusieurs sources et la possibilité de choisir entre de nombreux aliments met le mangeur devant ce que Fischler appelle le paradoxe de l’omnivore : d’une part il est « poussé à la diversification, à l’innovation, à l’exploration, au changement… Mais d’autre part, et simultanément, il est contraint à la prudence, à la méfiance, au « conservatisme » alimentaire : tout aliment nouveau, inconnu, est en effet un danger potentiel. Le paradoxe de l’omnivore se situe dans le tiraillement, l’oscillation entre ces deux pôles, celui de la néophobie (prudence, crainte de l’inconnu [7], résistance à l’innovation) et celui de la néophilie (tendance à l’exploration, besoin de changement, de la nouveauté, de la variété) (Fischler ; 63-64) ».

L’alimentation est, de plus, constitutive de l’identité des individus et des groupes sociaux. Manger, c’est faire «franchir à l’aliment la frontière entre le monde et notre corps, le dehors et le dedans… Incorporer un aliment, c’est, sur un plan réel comme sur un plan imaginaire, incorporer tout ou partie de ses propriétés : nous devenons ce que nous mangeons (Fischler ; 66) ». L’alimentation est aussi fortement déterminée par la culture, non seulement en ce qui concerne les aspects normatifs des manières de table ou l’importance du partage, constitutif du lien social, de la nourriture, mais aussi parce qu’elle apporte, par contamination symbolique, un sentiment d’appartenance à un groupe social.

Par le biais de la cuisine (faire à manger avec tout ce que cela comporte comme interactions sociales, classifications, représentations), l’individu est incorporé au groupe, lié au monde, à la société. « Les systèmes culinaires contribuent ainsi à donner un sens à l’homme et à l’univers, en situant l’un par rapport à l’autre dans une continuité et une contiguïté globales (Fischler ; 69) ». Selon Lévi-Strauss, la cuisine compose un langage dans lequel chaque société code des messages qui lui permettent de signifier au moins une partie de ce qu’elle est, c’est-à-dire un langage dans lequel elle traduit inconsciemment sa structure (Giard ; 254). Dans chaque acte d’incorporation d’un aliment peut s’y lire l’ordonnancement du monde y compris dans le fait que, souvent, on mange ce que l’on peut s’offrir économiquement.

Chaque culture détermine l’ordre du mangeable, de l’inmangeable, de ce qui est bon ou dégoûtant, sain ou malsain, etc. « Au terme de ces exclusions et de ces choix, l’aliment retenu, autorisé, préféré est le lieu d’empilement silencieux de toute une stratification d’ordres et de contrordres qui relèvent en même temps d’une ethnohistoire, d’une biologie, d’une climatologie et d’une économie régionale, d’une invention culturelle et d’une expérience personnelle. Son choix dépend d’une addition de facteurs positifs et négatifs, eux-mêmes dépendant des déterminations objectives du temps et du lieu, de la diversité créatrice des groupes humains et des personnes, de la contingence indéchiffrable des microhistoires (Giard ; 261) ».

Avoir le choix est précisément source de difficultés pour le mangeur. Tenaillé par l’anxiété fondamentale du paradoxe de l’omnivore, il balance entre le plaisir et le déplaisir que procurent les aliments, entre la santé et la maladie avec à chaque repas la peur inconsciente de l’empoisonnement possible et est emprisonné dans le rapport « à la vie, à la mort » illustré par le conflit moral entre le besoin de manger de la viande et la mise à mort des animaux (Poulain ; 85-86). A ces déterminants anthropologiques s’ajoutent les nouvelles situations sociales devant lesquelles est placé le mangeur : surabondance alimentaire, baisse des contrôles sociaux et multiplication des discours sur l’alimentation.

« L’affaiblissement des contraintes sociales qui pèsent sur le mangeur, associé à la montée de l’individualisme d’une part, et l’industrialisation de la production, de la transformation et de la commercialisation qui coupent le lien entre l’homme et ses aliments d’autre part, génèrent un contexte de gastro-anomie dans lequel domine l’« anxiété alimentaire » (Poulain ; 178). « La tendance gastro-anomique croissante laisse donc de plus en plus souvent les mangeurs seuls devant leurs pulsions, leurs appétits physiologiques. Cette situation peut être inconfortable : ils sont soumis à la fois aux sollicitations multiples de l’abondance moderne et aux prescriptions dissonantes de la cacophonie diététique (Fischler 216) »

Ce contexte de gastro-anomie pourrait être, selon Poulain (114) et Fischler, la cause du développement de l’obésité, compte tenu de l’affaiblissement de l’appareil de normes sociales encadrant les pratiques alimentaires. Le mangeur (surtout les enfants) est victime de tentations multiples et les tensions assouvissement-frustration, tentation-culpabilisation peuvent conduire à des comportements compulsifs, qui vont du simple grignotage à des maladies telles que la boulimie frénétique, tensions encore augmentées par l’image idéale du corps véhiculée par une société gaveuse de messages contradictoires.

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Bibliographie

Claude Bezençon. Avril 2005

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